Le monde vu par… (2)

Posted on 14 juin 2009

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Sans commentaire, un texte de Boris Cyrulnik sur « l’évolution » du monde !

Malheur au vainqueur ! Par Boris Cyrulnik
Le monde 20/06/2009

Boris Cyrulnik est ethologue et psychiatre. Directeur d’enseignement à l’université du Sud-Toulon-Var (éthologie humaine), il a développé le concept de « résilience », faculté humaine à « rebondir » sur le malheur.
Il a récemment publié Autobiographie d’un épouvantail chezOdile Jacob, prix Renaudot de l’essai 2008, et Je me souviens… (éditions L’Esprit du temps).

En cette année darwinienne, les mots « évolution » et « adaptation » provoquent une fièvre querelleuse source de contresens.

Même s’il en a charpenté l’idée, Darwin n’a jamais employé le mot « évolution » qui, au XIXe siècle, désignait les parades militaires. Quant au mot « adaptation », il indique un processus biologique qui arrange une interaction entre un organisme et son milieu. Se trouve ainsi favorisé l’être vivant le plus apte à continuer à vivre dans ce nouveau milieu.

Plus apte ne veut pas dire plus fort, comme l’ont affirmé les nazis. La preuve, c’est qu’il existe sur les pourtours de la Méditerranée une maladie fortement génétique : la thalassémie. Un ensemble des gènes ne codent plus par la synthèse des protéines de globules rouges, ces petits bols qui transportent l’oxygène du sang. Les globules malformés, torsadés comme une faucille, provoquent une anémie souvent grave, mais, de ce fait, ils n’exhalent plus les phéromones qui attirent les moustiques transporteurs de paludisme. Dans un tel contexte, les porteurs de globules rouges sains tombent malades et parfois meurent de paludisme, tandis que ceux qui souffrent d’anémie thalassémique deviennent les plus aptes à survivre.

L’adaptation n’est donc pas forcément un signe de santé, comme l’énonce la classification internationale des troubles mentaux. Biologiquement, il arrive que le plus faible devienne le plus apte. Physiologiquement, un trouble mental peut permettre l’adaptation : un mammifère emprisonné dans la cage d’un zoo s’y adapte par une hypersomnie, une onychophagie et des déambulations stéréotypées qui finissent par ulcérer les coussinets de ses pattes et son museau qui frotte contre les barreaux.

Un homme prisonnier, isolé au mitard, s’adapte au vide de ce nouvel environnement en le remplissant d’hallucinations. L’homme isolé se sent mieux dès que son cerveau produit des perceptions sans objet, dès qu’il entend des voix ou regarde des scènes oniriques qui n’existent pas dans le réel. C’est la maladie mentale qui l’adapte à un monde privé d’humanité.

Il arrive même que le succès adaptatif provoque l’élimination des êtres vivants trop bien adaptés. En 1916, cinq cerfs Sika furent installés sur l’île Jam, près de Vancouver. L’écologie leur convenait, ils y vécurent si bien que, en 1955, on en comptait trois cents, magnifiques et en parfaite santé. Lorsque, soudain, ils tombèrent malades et disparurent en moins de trois ans.

Aucune raison médicale ou accidentelle de mourir, pas de prédateurs, écologie parfaite. C’est un endocrinologue qui a découvert la cause de leur élimination : leur succès adaptatif ! Les cerfs, heureux dans ce pays de cocagne, avaient tant proliféré qu’ils ne parvenaient plus à exécuter leurs rituels d’interaction. Le grand espace était trop réduit. L’harmonisation des brames n’était plus possible, car tous criaient en même temps. Et leur surnombre avait détruit les pâtures qui leur convenaient auparavant.

C’est leur succès adaptatif qui avait provoqué le phénomène de surpâture qui les affaiblissait. La déritualisation du groupe provoquée par le surnombre avait limité l’espace et empêché les rituels au point que chaque cerf devenait un agresseur pour l’autre. Le stress était devenu mortel : hypertension, hémorragie gastrique, épuisement surrénal les avaient alors éliminés en moins de trois ans. Malheur au vainqueur !

On peut se demander si cette parabole éthologique ne propose pas une réflexion sur la condition humaine. Quelle est notre surpâture, à nous êtres humains qui dominons la nature ? Chaque fois que nous obtenons un succès, nous en profitons tellement que nous le boursouflons jusqu’à ce qu’il modifie l’environnement auquel on était adapté. Notre succès adaptatif vient de nous désadapter ! Jusqu’au XIXe siècle, la mort était sale, quoi qu’en disent les images d’Epinal. Les enfants mouraient dans la diarrhée des toxicoses, les femmes dans le sang des couches et les hommes dans le pus des accidents. Lorsque les antibiotiques ont permis la victoire contre les germes infectieux, on en a tant donné que, conformément à la théorie darwinienne, cette action victorieuse a sélectionné les germes les plus aptes à survivre dans ce nouvel environnement et l’on voit réapparaître d’anciennes maladies infectieuses que l’on ne peut plus soigner : malheur au vainqueur !

Ce processus se répète culturellement. Notre capacité à inventer le monde de l’artifice, celui des mots et des outils nous permet d’échapper aux contraintes de la nature et de la dominer, au point de la détruire. On court à notre perte quand ça marche trop bien. On répète tellement ce qui a bien marché que ça ne marche plus puisque notre succès a modifié les conditions de l’adaptation.

Ce que les cerfs ont fait sur l’île Jam, ce que nous avons fait avec les germes infectieux, nous le faisons encore plus avec notre économie et nos récits. Normalement, un investisseur devrait recueillir les informations sur un marché, les évaluer puis décider… rationnellement. Ce processus logique se réalise rarement. Quand la Bourse a explosé à partir de 1982, quand le marché mondial est devenu pléthorique, quand la chute du Mur a donné aux Européens de l’Est ou aux Chinois la possibilité de devenir à leur tour des consommateurs, quand Internet a créé un marché universel, l’argent a perdu la tête. Il s’est emballé dans l’euphorie boursière où les investisseurs plaçaient dans ce qui marchait, ils achetaient parce que les autres achetaient sans analyser ce qu’ils décidaient.

Cette euphorie boursière s’explique par le mimétisme bien plus que par la raison. On achète, parce que tout le monde achète. Je veux la même voiture, le même logement et le même fonds de pension que mon voisin heureux, pensait l’investisseur irrationnel. Un seul achat ne change pas un marché, mais la contagion des idées, en induisant une tendance, peut provoquer un mouvement financier. Cette illusion euphorisante crée la confiance qui provoque la réussite du marché… jusqu’à ce que la baudruche se dégonfle !

La rationalité n’est plus mathématique, elle est évolutive : ça marche jusqu’à l’excès qui dérégule le système. Le panurgisme psychologique participe à la course économique jusqu’au moment où les moutons euphoriques sautent dans le vide. Ce processus de surpâture est rendu encore plus efficace par la technologie. Internet, avec son effet de surlangue, rend présentes, encore mieux que la parole, des informations très éloignées. Ce succès technique provoque une sorte de délire logique, où la succession des succès finit par couper les financiers du réel.

Les stupéfiants succès technologiques et financiers ont même provoqué des échecs politiques et guerriers. Seul un pays très riche peut se payer un drone ou un soldat suréquipé. Dans les guerres asymétriques, les pays riches sont à coup sûr les vainqueurs… jusqu’au moment où les pauvres redécouvrent l’Homme seul sur sa petite moto, avec son petit lance-fusées.

Ce soldat seul est capable de descendre un hélicoptère puis de se cacher dans un buisson. D’immenses armées très bien formées ont pu sans peine occuper un territoire… jusqu’au moment où un petit groupe très décidé a redécouvert l’Homme seul, le terroriste invisible, capable d’imposer sa loi en faisant sauter une école puis de se cacher dans la foule d’un marché. Il ne sert plus à rien de gagner une bataille, puisque c’est le vaincu qui va imposer sa loi. Malheur au vainqueur ! Par son point fort il va mourir.

Dis Sans Commentaire, c’est pour quand la révolution !

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