L’art de dire, et l’art de traire…

Posted on 27 août 2010

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« Même sentit le poids de sa main sur son genou et sut qu’à cet instant ils venaient de passer ensemble de l’autre côté du désert des désemparés.
– Ce qui me choque chez toi, lui dit-elle en souriant, c’est que tu t’arranges toujours pour dire exactement ce que tu ne devrais pas dire. »

Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude

L’art de dire exactement ce que l’on ne devrait pas dire, moi, j’aime plutôt bien ! Mais, bon, doit-on pour autant passer de l’autre côté du désert des désemparés ?

Telle est bien toute la difficulté de l’art de dire. Quant à l’art de traire, il pourrait s’apparenter à l’angoisse de la page blanche, si toutefois vous ne la maculez pas de petits dessins de pendus.

Bref, on connait le triste silence du pape Pie XII face à la nazification de l’Europe et à l’extermination des juifs. A chaque fois qu’il eut fallu parler, Pie XII s’est sans doute retrouvé face à une page blanche (mais je ne sais pas s’il y dessinait des pendus).

On connaît aussi le mea culpa pour le moins tardif de l’église face aux affaires de pédophilie. Mais pardonnons lui, il n’est pas toujours facile de s’auto flageller.

On connaît encore la diplomatie toute particulière dont usait l’actuel pape Benoît 16 à l’égard de la religion islamique. A l’époque, j’étais en Algérie, et je dois vous dire qu’il ne faisait pas très bon pour un petit blondinet de se balader dans les rues d’Alger. D’ailleurs, je n’y ai pas croisé Monsieur Hortefeux.

Passons sur la conception africaine du préservatif selon notre bon Benoît, sur sa passion de la messe en latin, et même sur la réhabilitation des prêtes « intégristes » (personnellement, j’utiliserais volontiers un autre mot).

Oui, passons… Parce que l’église à parfois son utilité, il faut bien le reconnaître…

Tiens, lorsqu’un curé grince des dents, par exemple, c’est toute la droite qui se met à trembler. Et lorsqu’il s’agit d’un pape, cela donne ce genre de réaction :

« … son insensibilité à l’histoire, dont il (le pape Benoît) est comme tous les Allemands un héritier, non pas un coupable mais un héritier« , Dixit Monsieur Alain Minc.
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Ben voyons !

On l’aura compris, je ne suis pas un fervent défenseur du pape, et ceux qui me lisent un tantisoi (oui, j’aime bien néologiser) savent ce que je pense des églises et des religions, quelles qu’elles soient. Ce n’est donc pas l’outrage au pape, qui me heurte, dans ces propos.

C’est purement et simplement le voile d’ineptie dont se drape une certaine droite grinçante pour cacher son malaise.

Notre bon Benoît esquisse un vague propos que l’on entend comme une critique de la politique de notre gouvernement envers les roms. Et toc ! Non, pas lui, il n’a pas le droit ! Et pourquoi qu’il n’a pas le droit ? Tout simplement parce qu’en tant qu’allemand, il est « héritier » de l’histoire de l’Allemagne… C’est à dire, à votre avis ?… Et pas seulement lui, d’ailleurs, mais tous les allemands…

Mouais ! Si tous les allemands sont héritiers de leur histoire, les français le sont sans doute aussi, et Monsieur Minc doit être un digne héritier de mai 68, ou peut être aussi de Jaurès… Quant à Benoît 16, il doit être l’héritier de Karl Marx, vous savez, cet affreux juif allemand qui nous disait que la religion est l’opium du peuple…

Et d’ailleurs, je comprends nettement mieux pourquoi lorsqu’un journaliste ose une toute petite critique, il soit aussitôt taxé de vichyste ou de pétainiste. Bien, oui, nous sommes tous les héritiers du régime de Vichy, et comme celui-ci était pro-nazi, ne serions-nous pas tous aussi héritiers du nazisme ?

Merci Monsieur Minc, pour cette leçon d’histoire. En vous écoutant, on comprend immédiatement pourquoi, à l’inverse d’un ministre et grand expert en pilotage, vous avez réussi le concours de l’ENA, dont vous êtes même sorti major de la promotion… Léon Blum… Quel héritage…

Tiens, moi, je vais me faire héritier de Charlemagne. Oui, ce vieil hippie qui portait la barbe fleurie avant d’inventer l’école. Et je passe le concours de l’ENA.

Ou pourquoi pas héritier de Clovis, et je cours me faire baptiser catholique… Comme ça, je n’aurai plus aucun scrupule à remercier le pape pour avoir fait trembler la droite…

Dans Libé d’hier, on pouvait lire : « Avec les vols de ce jeudi, ce seront 8.313 Roumains et Bulgares qui auront été raccompagnés, en grande majorité «de manière volontaire» (c’est-à-dire avec les 300€ par adulte de l’aide au retour humanitaire(sic)), depuis le 1er janvier, contre 9.875 pour l’ensemble de l’année 2009. » Au rythme d’une certaine accélération de l’histoire, je vous laisse le soin de calculer le nombre de retours humanitaires et volontaires qu’il y aura cette année…

Le 13 mai 1941, plus de 6000 convocations furent distribuées par la police française invitant des hommes à se présenter le lendemain dès 7 heures du matin dans tel ou tel lieu de rassemblement près de chez eux, pour « examen de situation ». N’y voyant sans doute pas de menace, plus de 3700 hommes s’y rendirent volontairement. Ils seront le jour même convoyés par la police française vers les camps d’hébergement de Pithiviers et Beaune-La-Rollande, dans le Loiret, où ils seront hébergés pendant plus d’un an sous la surveillance de la police française.

Sur leurs fiches, on pouvait lire comme motif d’hébergement, « en surnombre dans l’économie française ».

En juin et juillet 1942, ils seront presque tous entassés dans les wagons à bestiaux des convois numéros 4, 5 et 6 en partance pour une destination inconnue d’eux…

Cette opération policière de mai 1941 a été appelée ensuite « rafle du billet vert », de la couleur du papier de la convocation. Mais à proprement parler, il ne s’agissait pourtant pas d’une rafle, les hommes ayant été convoqués et s’étant présentés volontairement.

Mais en juillet 1942, le quota de 1000 personnes à convoyer vers cette destination inconnue ne sera pas atteint pour le convoi numéro 6, la plupart des hommes hébergés dans les camps du Loiret y ayant été déjà expédiés par les deux convois précédents. On procédera alors à de véritables rafles dans la région, en arrêtant aussi bien des femmes que des enfants afin de compléter les wagons.

Parmi ces femmes, l’écrivain Irène Némirovsky qui, dans un roman inachevé, venait d’écrire :

«On veut nous faire croire que nous sommes dans un âge communautaire où l’individu doit périr pour que la société vive, et nous ne voulons pas voir que c’est la société qui périt pour que vivent les tyrans.»

Avec presque tous les autres, elle mourra à Auschwitz…

Après le départ du convoi numéro 6 le 17 juillet 1942, les camps du Loiret sont pratiquement vides. Dès le 19, ils recevront les familles ayant des enfants de moins de 16 ans arrêtés lors de la rafle du Vel d’Hiv. Les hommes seront d’abord séparés des familles et envoyé à Auschwitz, puis les femmes séparées des enfants partiront les rejoindre… Puis les enfants.

Evidemment, il n’y a aucun parallèle avec ce qui se passe actuellement ! C’était juste une digression à propos des termes « volontairement » et « aide au retour humanitaire ».

Et d’ailleurs, il existait un troisième camp dans le Loiret, celui de Jargeau qui, de mars 1941 à sa fermeture en décembre 1945 « accueillera » plus de 1700 personnes, dont 1190 tziganes. Les premiers tziganes du Loiret et des environs ayant été raflés par la gendarmerie nationale dès mars 1941.

Mais il s’agit encore d’une digression…

J’en reviens donc à l’art de dire et à celui de braire…

Le premier convoi de la déportation des juifs de France était parti de Drancy, via le camp de Compiègne le 27 mars 1942 emportant 1112 hommes. Le 21 août 1942, 22 convois étaient déjà partis emportant 21.988 personnes, hommes, femmes et enfants…

Le 23 août 1942, Jules-Géraud Saliège, Archevêque de Toulouse écrit et lit :

Mes très chers frères,
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On ne peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des mères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.
Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur, ayez pitié de nous.
N-D, priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Recebedou. Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien aimée, France qui porte dans la conscience de tous les enfants la tradition du respect de la personne humaine, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.
Recevez, mes chers frères, l’assurance de mon affectueux dévouement.
Jules-Géraud Saliège, Archevêque de Toulouse
(Lue sans commentaires le 23 août 1942)

Quelques autres protestations de l’église de France suivront, comme celle de Mgr Théas évêque de Montauban le 26 Août 1942. Certains prêtres s’engageront dans la résistance. Le pape, lui, gardera le silence. L’Etat Français poursuivra sa politique de collaboration avec les nazis… Le dernier convoi partira de Drancy une semaine à peine avant la libération de Paris, alors que l’Etat Français, lui, était en fuite.

L’histoire ne se refait pas, dit-on, et nul ne saura jamais ce qui se serait produit si le pape Pie XII était sorti de son mutisme…

L’histoire ne se reproduit pas, dit-on. Mes petites digressions n’ont donc aucun rapport avec l’actualité. D’ailleurs parmi les milliers de tziganes internés en France pendant cette infâme boucherie, on ne sait par quel miracle ou par quel oubli, contrairement aux juifs, très peu furent déportés.

Mais à l’art de traire, ou à celui de braire, moi, je préfère de loin celui de dire, même et parfois surtout, de dire exactement ce que je ne devrais pas dire.

Et quand à l’art de se taire. Dommage qu’il ne fasse pas l’objet d’un cours spécial à l’ENA… Certains auraient beaucoup à y apprendre.

Mais pour le désert des désemparés, aujourd’hui, il existe nombre de lieux où le chercher. La Roumanie et la Bulgarie en font aussi partie.

Dis désert, c’est pour quand la révolution !

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