Dinosaure à vendre !

Posted on 5 octobre 2010

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Ca vous dirait d’avoir un dinosaure fossile chez vous ? Moi non ! D’abord, il faut de la place, dix mètres au moins, qu’il fait le nounours en os. Puis il faut le pognon, un million d’euros qu’il vaut le sac à dents. Oui, j’ai oublié de vous le dire, mais il a toutes ses dents, le lapin géant. Et enfin il faut lui trouver un nom, quand tu le sors faire ses besoins, il a une fâcheuse tendance à casser sa laisse, d’où la nécessité de pouvoir le siffler.

Bon j’admets, quand tu te ballades sur La Croisette avec ton dino et son collier rose, ça en jette un max. Nettement mieux qu’une Harley Davidson pour draguer les filles. Mais si tu n’as pas le truc qui fait crac, boom, hue, pour concrétiser, ça te fait une belle jambe de bois. Ce n’est pas ton dinosaure qui va siffler le rossignol.

Ceci-dit chacun ses goûts ! Et si vous avez un million d’euros à claquer, vous pouvez aller vous balader du côté du palais de l’Elysée aujourd’hui, il y en a un à vendre. Non, il ne s’appelle pas Nicolas et il ne loge pas encore au palais, mais juste en face. Il trône dans la grande salle de la galerie Charpentier de chez Sotheby’s, et il est à vendre aux enchères.

Sotheby’s, faut avoir un chat dans la bouche pour prononcer ce mot : sozebiz, on dirait chez nous. Moi, je connaissais de nom, et je savais que cela vendait des trucs aux enchères. Mais je pensais plutôt que c’était des Picasso ou des armoires Louis XV, mais pas des dinosaures

115,2 millions d’euros et une progression de 30% par rapport à l’année précédente, c’était le chiffre d’affaire de Sotheby’s en 2008, alors que l’on nous balançait la crise en pleine poire. Je n’ai pas trouvé ceux de 2009 ni ceux de 2010, mais ils ne doivent pas être tristes.

Tiens, en juin 2010 par exemple, Le repos du sculpteur de Picasso s’est vendu 3.760.750 euros – pour l’anecdote, il mesure 22,6 centimètres par 28,7. Et l’ensemble de la vente, dont il ne constituait qu’un lot, a représenté 17.425.200 euros.

Mais il paraît que c’est la crise… Bien oui, un collectionneur qui avait un dinosaure dans son salon est contraint de le vendre aux enchères… La crise oui, mais pas pour tout le monde, puisqu’un autre collectionneur va pouvoir se le coller dans le salon, le dinosaure à un million d’euros.

Mais au fait, ça ne ferait pas partie des niches fiscales, les dinosaures ? Bon, je digresse encore…

Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à une vente aux enchères. Mais moi non, alors j’imagine.

Vous prenez une mamie (neuillyssoise), riche à ne tellement plus savoir que faire de son pognon qu’elle est obligée d’écrire des post-it pour ne pas oublier où elle a rangé ses enveloppes. Vous prenez la fille d’une mamie riche, et riche elle aussi, mais sans doute pas assez, puisqu’elle doit demander à son avocat qu’il vérifie les comptes – et incidemment la cervelle – de sa maman.

Vous prenez quelques hommes d’affaires dont l’occupation principale, pour faire fructifier leurs affaires, est de s’occuper de celles des autres. Vous prenez d’autres hommes d’affaires (il peut y avoir aussi des femmes) dont le job consiste à passer deux ou trois coups de fil par jour à son (ou sa) secrétaire pour savoir laquelle de ses actions (humanitaires) il est judicieux de vendre aujourd’hui pour envoyer ses ouvriers bosser en Chine, ou à Pôle Emploi.

Vous pouvez aussi prendre la (ou le) comptable de tout ce beau monde qui généralement touche un salaire double, l’un pour taire ses comptes, l’autre pour les dévoiler à qui ne devrait pas savoir. Vous pouvez encore prendre un ou deux ministres qui ne sont pas au courant des affaires de tout ce beau monde, mais qui dînent régulièrement avec eux et gèrent leurs impôts.

Et enfin, pour faire cerise sur le gâteau, vous pouvez aussi aller chercher la femme du locataire de la maison d’en face, mais surtout pas pour la faire chanter, uniquement pour faire la cerise.

Bon, cela devrait suffire, sinon je vous colle aussi le chauffeur et le major d’homme, mais eux, ils resteront devant la porte.

Bref, vous prenez tout ce joli monde, et vous l’enfermez dans une grande salle à qui, va savoir pourquoi, on a donné le nom d’un célèbre boxeur. Et qui, va savoir pourquoi aussi, est située juste en face du palais où réside le président de tout ce gratin mondain. Vous leur filez un os à ronger, en l’occurrence, le squelette d’un dinosaure. Et vous attendez que tout ce bottin s’écharpe pour savoir qui pourra ronger au plus haut prix les os du fossile.

Et s’ils ne s’écharpent pas assez vite, vous leur dites que l’or a inscrit un nouveau record, à 1.328,05 dollars l’once. Cela devrait les faire bouger…

Ma fiction s’arrête là. je n’ai pas assez d’imagination pour savoir qui achètera le tas d’os… Mais quant à moi, je n’en veux pas.

Et quant à la morale de cette histoire, ben y en a pas !

Quoi que ! Il y a quelques jours, se réunissaient les journées parlementaires de l’UMP à Biarritz. Je ne sais pas s’il y a une salle des ventes à Biarritz, mais je tire deux jolies petites phrases de ces journées :

« Ce que je ne comprends pas, c’est que le même gouvernement, à un an d’intervalle, remette en cause des lois qu’il a contribué lui-même à faire voter et qui, pour l’essentiel, ne sont même pas encore en application. »

Non, ce ne sont pas les bons mots d’un socialiste égaré dans la salle des ventes. Ce sont ceux du sénateur Jean-René Lecerf, secrétaire national UMP chargé de la justice.

Et l’autre :

« Pour éradiquer les mafias, il faut faire appel aux militaires dans les banlieues. Il faut une réponse adéquate dans ces quartiers, pas de simples fonctionnaires. On est en guerre ! »

Celle-ci, elle ne vient pas du locataire du palais situé en face de la salle des ventes, mais de Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes.

Non ! En fait, il n’y a strictement aucun rapport avec ma fiction de vente aux enchères, et je ne sais toujours pas qui achètera le dinosaure.

Alors je vous laisse avec un Monsieur qui nous a quitté il y a quelques jours :

« Au niveau politique comme au niveau syndical, quelque chose s’est perdu de la fécondité, de la combativité, de l’effervescence des conflits. Le sens d’une orientation de l’histoire fait défaut. Le terme de décomposition est sans doute trop fort, mais il y a de quoi s’inquiéter quand on voit resurgir un chômage de masse et une grande pauvreté sans que cette situation soit à même de relancer la mobilisation. Une société démocratique dont les articulations et les lignes de développement ne sont plus déchiffrables risque de jeter un nombre croissant d’individus dans le désarroi et de provoquer une furieuse demande d’ordre et de certitude au profit de nouveaux démagogues. »

Claude Lefort, Entretien accordé à Philosophie Magazine n° 29, mai 2009

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