Un écotron dans le Delta ?

Posted on 18 novembre 2010

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Savez-vous ce que c’est qu’un écotron ? Non ce n’est pas un micro-parti destiné à financer le nouveau parti des Verts alliés (j’ai failli écrire « ailés »). C’est tout simplement le modèle réduit des serres dans lesquelles nous devrons vivre d’ici une cinquantaine d’années tant le monde sera pollué.

Bref, j’ai envie de causer des records les plus cons du monde, aujourd’hui.

On nous parle beaucoup du Golfe du Niger, en ce moment. Pour nous dire que des vilains, pas beaux, méchants, déguisés en noir, prennent un malin plaisir à kidnapper de gentils touristes égarés. Mais…

Dans L’Express du 21 juin 2006, en dessous d’une très jolie photo à vous dégoûter de bouffer du pétrole en salade, on pouvait lire :

« Des estimations affirment que l’équivalent d’un Exxon Valdez se répand chaque année depuis 50 ans dans le delta du Niger. Cette zone qui approvisionnait autrefois le Nigeria en poissons est, depuis 1958, aux mains des compagnies pétrolières. »

Cela mérite-t-il un commentaire ?

50 fois les 40.000 tonnes déversées par l’Exxon Valdez en 1989 = 2 millions de tonnes !

Et pour rappel, le précédent record mondial « officiel » de marée noire datait de 1979 lorsque deux pétroliers, l’Atlantic Empress et l’Aegean Captain s’étaient faits la bise près de l’ïle de Tobago. 280.000 tonnes de pétrole s’étaient alors déversées en mer.

Record battu récemment par la plate-forme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique avec 4,4 millions de barils, soit 585.000 tonnes. Et ce n’est qu’une estimation.

Dans le delta du Niger, c’est donc 3,4 fois plus de pétrole que celui déversé dans le golfe du Mexique. Sachant que presque rien n’a  été fait pour le récupérer, ce record là sera difficile à battre. Selon Amnesty, c’est plus de 9 millions de barils qui ont été déversés en 50 ans. Chiffre un peu moindre, mais record absolu quand même.

Evidemment, il ne reste plus l’ombre d’un poisson dans le delta du Niger. Et en dehors de la bouffe congelée, il ne reste strictement plus rien à becqueter.

Or, le pétrole n’ayant que rarement tendance à se répandre tout seul, lorsqu’il le fait, c’est qu’on le récolte. Et croyez vous que ce sont les autochtones du coin qui récoltent le pétrole ? Evidemment non, ce sont les compagnies pétrolières. Compagnies qui n’ont strictement pas besoin de la main d’oeuvre locale, puisque, pour ce faire, il leur faut des (touristes) techniciens qualifiés. Compagnies qui n’ont même pas besoin de cette main d’oeuvre locale pour garder leurs exploitations, la police nigeriane s’en charge, avec l’aide s’il y a lieu de milices financées par quelques politiciens.

Bref, si vous avez eu cette grande chance de naître dans le delta du Niger, votre premier réflexe intelligent devrait-être d’aller voir ailleurs si j’y suis. Sauf que non seulement vous n’avez strictement plus rien à bouffer, mais vous n’avez pas le moindre fifrelin. Puisqu’évidemment, non seulement les compagnies pétrolières ne vous embauchent pas, mais qu’elles ne vont quand même pas s’amuser à vous redistribuer une partie de leurs bénéfices. Il ne faut quand même pas exagérer !

Et d’ailleurs, cela leur coûte assez cher d’entretenir les milices privées, la police nationale et les quelques politiciens idoines pour faire tourner l’affaire.

Donc, si vous êtes nés dans le delta du Niger, vous êtes généralement condamnés à rester là-bas à broyer du noir dans de la gadoue noire. Et pourquoi pas de temps à autre à percer quelques trous dans les oléoducs pour voir si le pétrole qui coule à l’intérieur à la même odeur que celui qui fuit dehors. D’où quelques fuites supplémentaires, etc, etc.

50 ans que cela dure

Sur ce territoire d’environ 70.000 km2, vivent 30 millions de personnes (sur les 152 que compte le Nigéria) qui appartiennent aux minorités ethniques Ogoni, Ijaw, Ilaje, Urhobo, Ibibio ou encore Itsekiri, totalement marginalisées de la vie politique et économique du pays.

Selon un rapport présenté en novembre 2008, au Sénat américain par Nnimmo Bassey, le directeur exécutif de l’ONG nigériane Environmental Rights Action (ERA) – Friends of the Earth Nigeria (FoEN), le delta du Niger produit la majorité du pétrole nigérian avec près de 2,4 millions de barils/jour. Mais ses populations comptent parmi les plus pauvres du Nigeria. Le revenu moyen des habitants du delta serait nettement inférieur à celui de la moyenne nationale, le taux de chômage naviguerait entre 75 et 95%, l’espérance de vie serait de 40 ans, contre 46,7 ans pour le pays.

Royal Dutch/Shell est le plus important producteur de pétrole au Nigeria, suivi par les compagnies américaines, ExxonMobil et Chevron, puis viennent le Français Total et l’Italien Agip.


………………………

Dans les années 1990, mené par l’écrivain Ken Saro-Wiwa, un mouvement pacifiste pour lutter contre cette débordante surexploitation à sens unique, s’est organisé, le Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop). Mais en cette joyeuse époque, le Nigeria était dominé par une double dictature, celle officielle, des militaires dirigés par Sani Abacha, et celle officieuse de Shell et des autres compagnies pétrolières. La répression fut à l’image d’une dictature…

Après un simulacre de procès, Ken Saro-Wiwa était pendu avec huit autres dirigeants du Mosop le 10 novembre 1995.

Mais le mouvement Ogoni, s’il a inspiré d’autres minorités, notamment les Ijaw, a aussi donné naissance à une mouvance protestataire plus violente incarnée par le Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger (Mend), le plus important mouvement rebelle de la région.

Depuis quelques années, malgré la répression conjointe des forces armées et de la police, le Mend multiplie les opérations coup de poing, destructions de sites, sabotages d’oléoducs, et enlèvements d’employés des groupes pétroliers.

Après la mort du dictateur Sani Abacha en juin 1998, un semblant de démocratie s’installe, mais les élections de 1999, de 2003 et surtout de 2007 sont massivement entachées de fraude. Et le saccage du golfe du Niger se poursuit…

En septembre 2008, le Mend entrait en guerre ouverte contre ce saccage, en lançant l’opération « Ouragan Barbarossa ». Relancée en janvier 2009 après quelques semaines de cessez-le-feu et rebaptisée « Ouragan Obama », l’opération a repris de plus belle le 14 mai 2009. L’armée nigériane lançait alors une vaste offensive contre les groupes rebelles. Selon le Congrès national des Ijaw (Inc), qui représente la plus importante minorité ethnique du delta, au moins 1000 personnes ont été tuées, et des milliers d’autres déplacées depuis le début des combats, selon l’agence Panapress.

Afin de tenter de mettre fin à cette « rébellion », en août 2009, le gouvernement nigérian décrétait une mesure d’amnistie assortie d’une prime pour ceux qui l’accepteraient. Cette mesure réussit à diviser le Mend. Alors que nombre de ses membres l’acceptaient, d’autres s’engageaient plus radicalement dans la lutte armée dont le point culminant fut le double attentat meurtrier à la voiture piégée le 1er octobre 2010 à Abuja. Commis pendant la cérémonie officielle marquant le cinquantenaire de l’indépendance du Nigeria, ce double attentat avait fait 12 morts et des dizaines de blessés.

Le Mend avait revendiqué cet attentat, ainsi que les récents enlèvements des employés des compagnies pétrolières.

Une radicalisation qui ne cessera sans doute pas de si tôt. Alors que le Nigéria est en pleine campagne pour l’élection présidentielle de 2011, et que certains de ses principaux dirigeants sont emprisonnés, le Mend multiplie les menaces d’attentats….

En juin 2009, Amnesty publiait un rapport intitulé « Nigéria, pétrole,pollution et pauvreté ». J’en cite quelques lignes :

« Tant que l’impunité pour les atteintes à l’environnement et aux droits humains demeurera solidement établie, la pauvreté et le conflit qui déchire le delta du Niger le resteront aussi. Ce n’est que lorsque l’obligation de rendre des comptes sera réellement respectée, que la population aura accès à la justice et que les informations et l’espace nécessaires pour participer aux décisions la concernant lui seront fournis, que l’on pourra entrevoir la fin de la tragédie qui frappe cette région en termes de droits humains. »


Evidemment, Shell nie son implication dans cette pollution. Selon la multinationale, elle serait due à 90% a des actes de sabotage… Ce qu’une récente étude des Nations Unies a confirmé. Etude financée par… Shell…

Shell qui, en juin 2009 avait payé 15,5 millions de dollars pour éviter un procès l’accusant de complicité dans la mort de Ken Saro-Wiwa…

(Images Dustin Ekeinde/Reuters, Courrier International, Amnesty)

Dis la crasse, c’est pour quand la révolution !

 

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Posted in: Merdialisation ?