Cachez ce sens que je ne saurais voir…

Posted on 19 décembre 2011

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Je ne sais pas si vous avez lu ou vu au théâtre Le Révizor de Nicolas Gogol. La pièce met en scène un jeune étudiant fauché qui arrive dans un bled paumé où, par méprise, il est pris pour un « révizor », un haut fonctionnaire de la capitale débarqué incognito dans ce trou pour une mission secrète.

Invité chez le gouverneur du bled, le jeune homme se prend au jeu et s’ensuit un imbroglio de farces et de satires, où tous les personnages et notables de la ville en prennent pour leur grade – c’est à dire, tout simplement, sont révélés pour ce qu’ils sont ! D’infâmes petites crapules magouilleuses avides d’ego, de fric, de cul… et noyés dans les commérages et les caquetages.

La pièce débute par un rêve de rats : « cette nuit j’ai rêvé de deux rats tout à fait extraordinaires ; je vous le jure, jamais je n’en avais vu de pareils ; ils étaient noirs et d’une taille… fantastique ! Ils sont venus, ont reniflé, et ont disparu… »

Elle se termine par une bataille de rats humains qui finissent par comprendre qu’ils ont été à la fois bernés et cernés. Le gouverneur est « une bête à manger du foin ». Le directeur des postes ressemble à un garçon de bureau, canaille et ivrogne. Le surveillant des établissements de bienfaisance « est un vrai cochon à calotte ». L’inspecteur des écoles « pue l’oignon à plein nez ». Le juge est un « mauvais ton* », c’est à dire, pire qu’une fripouille… Quant à la femme et la fille du gouverneur… Le choix est offert.

Bref, pour le gouverneur, « c’est un coup de massue ! Mort, mort, je suis tout à fait mort ! Je ne vois plus rien ; je ne vois plus autour de moi que des gueules de cochons à la place de visages, et rien d’autre… »

Mais, magnanime, après avoir berné tout son monde, le faux révizor de conclure : « Ceci-dit, ce sont des gens très braves et très accueillants ». Maintenant, je veux m’occuper de littérature. On s’ennuie à mener cette vie de profiteur, « on aspire finalement à une nourriture plus spirituelle. Je le vois bien, il faut s’occuper de quelque chose d’un peu plus élevé ».

La première version de la pièce date de 1836, mais elle est d’une totale actualité. Le simple quotidien d’un petit néant qui se prend pour le centre du monde, comme s’il ne connaissait pas Copenic, ni la lunette de Gallilée. Mais qui, par contre, sait parfaitement où positionner sa fourchette à table.

Je sais, vous n’en avez sans doute rien à faire de mon histoire de Révizor. Pour la plupart d’entre nous, il est bien plus important de connaître la couleur de la culotte de madame Révizor, que de rire (parfois jaune) des petites mesquineries qui façonnent la vie d’un gouverneur de province n’aspirant à rien d’autre qu’à passer pour un Vénérable gouverneur. A la rigueur, on s’intéressera parfois à ses coquineries, pourvu qu’il s’y mêle de la testicule et qu’elles alimentent la rumeur et le fait divers.

D’ailleurs, lors des premières représentations de la pièce, en 1836, elle fit scandale. Si la plupart du public n’y vit qu’une farce joyeuse, une certaine « intelligentsia conservatrice » (admettons que cela existe) accusa l’auteur de saper les bases de la société, alors que certains « gauchisants » (oui, cela existait déjà, mais on les appelait « libéraux ») le félicitèrent de vilipender des institutions corrompues.

Au final, bien peu avaient compris le vrai sens de la « farce », simple miroir, à peine grossissant de la réalité quotidienne. Caricature, pourrions-nous dire… Mais qu’est-ce donc qu’une caricature sinon que de pointer certains traits que l’on souhaiterait plutôt masquer !

Alors caricature, pourquoi pas ! Mais même certains des acteurs de la pièce n’en comprirent pas le sens. Ainsi, Nicolas Gogol lui-même reprocha à l’acteur principal de « caricaturer » le rôle du faux révisor en faisant de lui d’emblée un filou et un menteur. Et l’auteur remaniera plusieurs fois la pièce jusqu’en 1846. Alors caricature, non ! Disons simple miroir à peine grossissant.

Pour la petite histoire, outre les Ames mortes ou Tarras Boulba, Nicolas Gogol, avait aussi écrit Le Journal d’un fou. Un petit chef d’oeuvre de lucidité sur l’ineptie humaine, vue au fil du regard d’un minable fonctionnaire, tailleur de plumes qui, par amour déçu, volera les lettres de la chienne de son aimée, finira par se prendre pour le roi d’Espagne, avant de terminer à l’asile en criant « Maman, prends en pitié ton petit enfant malade !… Hé, savez-vous que le dey d’Alger a une verrue juste en dessous du nez ? »

Et pour la fin de l’histoire, Nicolas Gogol est mort fou de mysticisme. Avant de s’envoyer au paradis, ses derniers mots furent « Une échelle… vite, une échelle… »

Je ne trouve pas de conclusion. Mais en fait, je n’en ai pas envie. Je voulais commencer ce texte par :

« Dis donc, Monsieur X, c’est quoi la liberté de penser, c’est quoi la liberté d’expression ? Celle qui consiste à ne penser que comme toi, c’est à dire en termes de poids et de mesure, de commerce et d’usure, de tourner rond parce qu’il faut tourner sous, et que le reste est indésirable ? »

Gogol aurait traduit ça en langage chien : « Ferme ta gueule et coucouche panier ! » C’est la seule liberté du chien domestique.

Mais tout le monde n’est pas révizor !

* Oui, je ne connaissais pas non plus le « mauvais ton », sauf celui de certains chanteurs (et chanteuses) à la mode. Et quant à Nicolas Gogol, ne pas le confondre surtout avec un autre Nicolas…

P.S. Je ne sais pas ce qui m’a fait repenser au Révizor. Sans doute pas la mort de Cesaria Evora. Peut-être un peu celle de Vaclav Havel. Sans doute celle de Kim Jong il et son remplacement par un autre Kim. Ou le retour de D.S.K. relooké made in China ? Allez donc savoir…

Dis le chien, c’est quand que tu décolliérises !

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