Au café du commerce, encore…

Posted on 26 mars 2012

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Tout le monde aujourd’hui y va de sa petite philosophie personnelle, les hommes politiques, les écrivaillons, les pseudos en mal d’écriture… Tout le monde sauf les baleines qui se morfondent au fond des steppes en attendant qu’on leur foutent la paix… Même le flic, ou le syndicat du flic y a droit à sa philosophie, et même le joueur de loto. Même le pape et les généraux en retraite. Même le soldat de première classe et le portier du Ritz et celui du Sofitel de Bécon-les-oies – trois étoiles sur le guide Michepin. Et même le guide Michepin, ou celui du routard perdu au fin fond de la Creuse…

Tout le monde sauf le loup qui, justement, s’est planqué au fin fond de la Creuse en attendant que la mer monte et que finisse la saison de la chasse aux ours… Le joueur de foot, et le blaireau qui lui taille une coupe devant sa télé, même le chauffeur de taxi et le chauffeur de bus, et même le chauffeur bourré qui a pris la mauvaise file sur l’autoroute juste avant de se vautrer dans un car de touristes revenant de Lourdes, et même les touristes revenant de Lourdes, ceux qui ne sont pas morts dans l’accident. Ouais, tout le monde nous la colle sa philosophie personnelle…

Tout le monde sauf le dernier tigre du Bengale qui s’emmerde au zoo de Constantinople à causer religion avec la chèvre de Monsieur Seguin, pour donner le change et qu’on les laisse tranquille… Bref, tout le monde ou presque, sauf le loup, la baleine, le tigre et quelques milliers d’autres espèces en péril – pour ne pas parler de celles déjà disparues. Tout le monde y va de sa petite philosophie… Alors, je… Ben oui, je… J’y vais aussi… Et je questionne…

Comment tuer un poisson rouge encombrant sans qu’il s’en aperçoive ? Comment écraser une araignée endormie sur votre cuisse avant qu’elle ne vous morde ?

Comment jeter un sac de patates du haut d’une tour, de telle sorte qu’il ne tombe que, et exclusivement, sur un encombrant du style flic ou militaire ? Comment changer de trottoir en croisant un curé en soutane qui vous fixe obstinément, sans qu’il s’en aperçoive ?

Comment transformer un homme politique beaucoup trop bienveillant pour vous, en orang outang malotru se léchant le cul lorsqu’on lui donne une miche de pain ? Et je ne parle pas d’une femme politique transformée en pingouin errant dans le désert à la recherche de son épluche patates.

Telles sont quelques unes des petites questions philosophiques que je me pose en ce moment le matin au réveil. Et comme elles n’ont aucun sens, mes questions, et que je n’y trouve aucune réponse, elles restent à tisser des noeuds au fond de ma culotte.

J’ai dû me noyer dans le bocal du poisson rouge à force de n’y rien comprendre à ce monde ; ou a beaucoup trop chercher à comprendre alors qu’il n’y a rien à comprendre. Ou à chercher la petite bête, comme on dit, alors qu’en face de moi il n’y a que des éléphants contemplant le manuel d’une machine à coudre en se demandant comment elle peut leur servir à couper le beurre en petits morceaux. Bref, le sens m’échappe et l’araignée est toujours là, bien collée sur ma cuisse et prête à mordre à la première occasion.

Je dois avoir le QI d’une crevette écrasée en ce moment, ou celui d’une moule égarée au bord du lac Léman, une guimauve plus prompte à gober les mouches qu’à faire du surf devant une assemblée de jeunes fleurs en chaleur. Même mon Solex va plus vite que moi dans les côtes.

Et en plus, je zozote. Il va vraiment falloir que j’aille faire un tour de Solex pour voir si Pierrot garde toujours aussi bien la face cachée de la lune, ou si un bienveillant n’aurait pas eu l’idée de lui coller un Macdo avec le petit clown et le drapeau qui va avec.

Alors comme je pédale à 100 000 lieux de la terre promise et que mon Solex souffle comme une vieille baleine édentée qui vient d’avaler un essaim d’abeilles, je vous laisse avec un discours savant en attendant que le prix Nobel me frappe de son étincelle.

« Depuis un siècle environ, nous vivons dans une société qui n’est même pas la société de l’argent (l’argent ou l’or peuvent susciter des passions charnelles), mais celle des symboles abstraits de l’argent. La société des marchands peut se définir comme une société où les choses disparaissent au profit des signes. Quand une classe dirigeante mesure ses fortunes non plus à l’arpent de terre ou au lingot d’or, mais au nombre de chiffres correspondant idéalement à un certain nombre d’opérations d’échange, elle se voue du même coup à mettre une certaine sorte de mystification au centre de son expérience et de son univers. Une société fondée sur des signes est, dans son essence, une société artificielle où la vérité charnelle de l’homme se trouve mystifiée. On ne s’étonnera pas alors que cette société ait choisi, pour en faire sa religion, une morale de principes formels, et qu’elle écrive les mots de liberté et d’égalité aussi bien sur ses prisons que sur ses temples financiers. Cependant, on ne prostitue pas impunément les mots. La valeur la plus calomniée aujourd’hui est certainement la valeur de liberté. De bons esprits (j’ai toujours pensé qu’il y avait deux sortes d’intelligence, l’intelligence intelligente et l’intelligence bête) mettent en doctrine qu’elle n’est rien qu’un obstacle sur le chemin du vrai progrès. Mais des sottises aussi solennelles ont pu être proférées parce que pendant cent ans la société marchande a fait de la liberté un usage exclusif et unilatéral, l’a considérée comme un droit plutôt que comme un devoir et n’a pas craint de placer aussi souvent qu’elle l’a pu une liberté de principe au service d’une oppression de fait. »

Albert Camus prononçait ces mots lorsqu’il s’est fait nobéliser en 1957. Rien n’a changé, sinon que lorsqu’il parle d’un siècle, on peut aujourd’hui parler d’un siècle et demi.

Bref, c’est quoi l’araignée aujourd’hui, celle qui est dans le plafond ou celle qui est dans le placard ? Celle que l’on t’impose, ou celle que tu mets de côté parce qu’elle te pèse un peu trop par les nuits où la lune décline ?

N’ayant pas envie de répondre, je retourne simplement à mes questions.

Comment le poisson rouge peut-il se sauver de la noyade si j’essaie de le noyer quand il dort ? Pourquoi l’araignée posée sur ma cuisse fait-elle toujours semblant de dormir en attendant que je m’endorme ? Pourquoi le flic ou le militaire n’ont-ils pas reçu le sac de patates que je ne leur ai même pas balancé du haut de ma tour. Et comment le politicien-politicienne peut-il encore nous dire tous les soirs « Bonne nuit les petits » en se transformant en marchand de sable pour nous délester sur la tronche son ballon de déchets et s’envoler plus haut ?

Avec de telles questions, on se demande comment Descartes pouvait dormir et Hamlet ne pas se suicider. Je pense donc je suis, disait l’un. Etre ou ne pas être, disait l’autre. Et Eureka, disait Euclide lorsqu’il recevait la pomme de Newton sur le crâne.

Et d’ailleurs, si au lieu de mon poisson rouge, je noyais le politicien-politicienne au fond du bocal, qu’est-ce qu’elle en dirait l’araignée ?


Les Ogres de barback, Ma Fille

Dis poisson, c’est pour quand la révolution !

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Posted in: Les essentiels