C’est le pied !

Posted on 2 avril 2012

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Bien oui, c’est le pied de vivre dans les arbres !

Dans Le Baron perché, Italo Calvino, nous racontait l’histoire d’un mec (incidemment baron, d’où le titre) qui, forcé par son père de bouffer des escargots à l’âge de 12 ans, décide de trouver refuge dans les arbres (je le comprends), dont il ne redescendra jamais (d’où encore le titre).

En fait, il en a marre du bipède, le baron, il lui préfère la compagnie des feuilles, des zoizeaux et des chats. Ce qui ne l’empêche pas de les bouffer, quand il a faim. Ni de philosopher, de correspondre avec Voltaire, ou de recevoir la visite de Napoléon, et même de tomber amoureux, ou de recevoir quelques courtoises visites de ces dames en ses arbres. Et j’en passe, que sinon, je vous raconte tout le bouquin.

Simplement dit-il, « pour bien voir la terre, il faut la regarder d’un peu haut. »

Des arbres, par contre, il ne tombera jamais, et se sachant mourir, il préférera se pendre à la corde d’une montgolfière plutôt que de remettre un pied sur terre.

Bon, pourquoi c’est que je raconte ça ? Ah oui, c’est parce que des scientifiques viennent de découvrir un pied.

Ouais ! Et alors !


Bien, ce n’est pas n’importe quel pied, et d’ailleurs ce n’est pas un pied, juste des os de pied, mais ils ont 3,4 millions d’années et ils appartenaient à un bipède arboricole.

Comme ton baron perché ?

Oui, enfin, pas tout à fait ! Le bipède arboricole propriétaire du pied en question vivait il y a plus ou moins 3,469 millions d’années. Et ce qui caractérise son pied est qu’il était doté, non pas d’un gros orteil, qui ne nous sert qu’à marcher sur le plancher des vaches, à écraser les araignées, ou à jouer au foot, mais d’une sorte de pouce, qui lui permettait aussi de s’agripper aux branches. Et ainsi de grimper dans les arbres.

Et pas ton baron ?

Non, le baron perché, il portait des chaussures, comme tout civilisé qui se respecte.

Bon, vous me direz que ce n’est pas original. Nos cousins les singes présentent sensiblement les mêmes caractéristiques podologiques, ce qui leur permet d’être aussi à l’aise dans les arbres que sur le sol. Et sans porter de pompes.

Qui plus est, les scientifiques avaient déjà trouvé les squelettes de certains de nos ancêtres dotés de pouces aux pieds. Dont le célèbre bipède arboricole dénommé Ardi (ils n’ont pas trouvé Laurel) âgé d’environ 4,4 millions d’années. Et plouf, ils pensaient que ces ancêtres s’étaient éteints pour laisser place à d’autres dotés, eux, d’un gros orteil. La plus célèbre d’entre eux, prénommée Lucy, étant âgée de 3,4 millions d’années.

Sauf que le pied récemment découvert et dont le propriétaire n’ayant pas été surnommé, je l’appellerai Laurel, a lui aussi 3,4 millions d’années. Et, comme Lucy, il créchait en Ethiopie où ils se sont donc probablement croisés. Mais on ne sait pas ce qu’ils se sont dit, ni s’ils ont pris leurs pieds.

Ouais ! Et alors ! Je croise bien des singes chaque jour ! Et pas seulement dans les arbres ! Qu’elle me dit ma chatte.

Et qu’est-ce qu’il faisait de beau, ton bipède arboricole, en dehors de grimper aux branches ?

Ben ça, on n’en sait strictement rien, tu crois peut être que c’est avec les os d’un pied qu’on va l’apprendre !

Bon, je reviens à mon baron perché. Ombreuse, qu’elle s’appelait sa forêt, et elle a disparu sous les coups de tronçonneuses. Alors je vous laisse avec les derniers mots du bouquin de Calvino.

« Ombreuse n’existe plus. Quand je regarde le ciel vide, je me demande si elle a vrai­ment existé. Ces découpes de branches et de feuilles, ces bifurcations ; ce ciel dont on ne voyait que des éclaboussures ou des pans irréguliers ; tout cela existait peut-être seule­ment pour que mon frère y circulât de son léger pas d’écureuil. C’était une brode­rie faite sur du néant, comme ce filet d’encre que je viens de laisser couler, page après page, bourré de ratures, de renvois, de pâtés nerveux, de taches, de lacunes, ce filet qui par­fois égrène de gros pépins clairs, par­fois se resserre en signes minus­cules, en semis fins comme des points, tan­tôt revient sur lui-même, tan­tôt bifurque, tan­tôt assemble des grumeaux de phrase sur lit de feuille ou de nuages, qui achoppe, qui recommence aussi­tôt à s’entortiller et court, court, se déroule, pour envelopper une dernière grappe insensée de mots, d’idées de rêves — et c’est fini.

Italo Calvino, Février 1957″

Dis le pied, c’est quand que tu te secoues le pouce !

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