Destination inconnue (3)

Posted on 28 juillet 2012

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Marie-Louise Blondeau et les enfants du Vel d’Hiv et du camp de Pithiviers

En juillet 1942, une jeune femme de 20 ans, Marie-Louise Blondeau fut affectée comme assistante sociale au camp de Pithiviers, juste après l’arrivée des femmes et des enfants arrêtés lors de la rafle du Vel d’Hiv. Les derniers hommes restés au camp ayant été entassés dans des wagons à bestiaux le 16 juillet au soir, et déportés vers Auschwitz le lendemain matin, pour faire de la place à ces « nouveaux arrivants ».

Elle a laissé un témoignage, malheureusement fragmentaire et inachevé, mais extrêmement poignant sur cette période effroyable où 4400 enfant seront parqués dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, séparés de leurs mères elles-mêmes déportées, puis déportés à leur tour. Les plus jeunes n’avaient pas deux ans.

 Il est composé de neuf pages d’un petit cahier d’écolier, auxquelles s’ajoutent 11 pages déchirées, et souvent peu lisibles – qui étaient probablement des brouillons et des ébauches. Ainsi que de 16 pages de notes, et 6 lettres adressées à sa mère.

Ces écrits ont été rassemblés par un agrégé de philosophie, Monsieur Hergot-Martini, accompagnés d’un texte de présentation :

« L’auteur de  ces pages, Marie Louise Blondeau-Austett est morte depuis 10 ans. Après avoir souffert, jusqu’à la fièvre cérébrale, de l’atroce détresse des enfants juifs et de leur mère dont certains devenaient fous sous ses yeux, cette jeune assistante sociale mourut à son tour d’un cancer, qui lui avait d’abord interdit la vue de son petit garçon de cinq ans.

A Pithiviers c’est comme infirmière qu’on l’avait envoyée avec quelques ainées, dès l’arrivée des premiers enfants pour ‘leur faciliter le départ ». En réalité, rien n’était préparé pour les recevoir ; la Croix Rouge ne pouvait ou n’osait répondre aux appels durant les deux mois que dura le camp (des femmes, puis des enfants laissés seuls). Elle n’eut le temps que d’écrire à sa mère pour la prier de lui envoyer des cuillères et objets de première nécessité, en s’entourant de précautions pour que ne fut pas mise en danger la vie du petit frère que sa soeur venait d’adopter, fils d’une pauvre Juive abandonnée et devenue à jamais folle de détresse. (…) »

Extraits du cahier (Les passages rayés le sont dans l’original, j’ai uniquement supprimé quelques ratures qui ont été corrigées)

« (…) nous ne parlerons pas de Pithiviers du temps où les hommes éteint internés mais de Pithiviers camp de femmes et d’enfants.

Nous nous souvenons des journées du Vel d’Hiv, le 16 juillet 42. Ce fut à la suite de cette rafle massive que les Allemands envoyèrent à Pithiviers 2 000 femmes et 3000 enfants ; d’autres furent envoyés directement à Drancy.

A cette époque il restait à Pithiviers une cinquantaine d’hommes : médecins, dentistes, pharmaciens, cuisiniers, hommes de corvée (le reste des premiers hommes internés à Pithiviers depuis le 14 mai 1941, ayant été déporté le 17 juillet, ndlr).

Au cours des semaines qui suivirent le nombre augmenta au fur et à mesure des arrivées – mais ils furent peu nombreux dans le camp à partir de cette date.

«Pithiviers» ressemblait à un village. Nous pouvons nous représenter ce camp comme un grand terrain d’aviation où s’alignaient sur une étendue de 500 [m ?] environ, une vingtaine de baraques en bois. A l’entrée, les bureaux du commandant. A l’autre extrémité du camp un immense hangar en bois noir servait également à loger les internés.

A l’intérieur du camp deux bâtiments en briques : les cuisines et une infirmerie. Entre les baraques et tout autour une vaste étendue de terrain permettait aux internés d’arpenter le camp dans tous les sens – terrain impraticable rempli de grosses pierres calcaires, rendant la marche pénible.

 

Les enfants martyrs

En juillet 1942, femmes et enfants furent jetés pêle-mêle sur la paille, dans des baraques en bois !

On ne réalise pas ce que cela peut représenter de désarroi, de terreur et de misère !

Ils arrivèrent à Pithiviers après avoir subi les journées angoissantes du Vel d’Hiv. Tous déjà dans un état lamentable, les visages tirés. Les regards affolés, s’accrochant à leur mère qu’ils avaient peur de perdre dans cette bousculade où chacun essayait de prendre place.

On était effaré devant cette multitude d’enfants désemparés à moitié déséquilibrés par un choc trop brutal qui les avait fait vieillir en quelques heures.

Il y en avait de tous les âges – des filles, des garçons – des amours d’enfants – des chérubins de 15 mois, des petits hommes de 5 ans qui comprenaient déjà la gravité de la situation.

On trouvait réunis des enfants du XV et du XI ème arrondissement, des enfants d’ouvriers, d’autres d’un très riche milieu, des petites filles distinguées, bien habillées, qui n’acceptaient pas d’entrer dans les baraques.

Les femmes, elles, étaient mises à l’épreuve. L’amour maternel ne pouvait supporter tant de souffrance. Chacune se débattait pour que son petit soit préservé. Elles se disputaient, essayant d’accaparer et d’obtenir tout ce que l’on pouvait obtenir. Quelques unes pleuraient en silence, d’autres larmoyaient, criaient et bousculaient tout le monde, d’autres, vaillantes donnaient l’exemple.

Chez toutes on sentait cet instinct maternel qui cherche à abriter ses petits sous ses ailes lorsque le danger menace.

Installation

Au fur et à mesure que les groupes arrivaient, on essayait de les caser tant bien que mal dans les baraques !

C’était un spectacle désolant. On était obligé de les mettre 100 et 150 par baraque.

Les femmes se groupaient entre amies, entre voisines. On leur attribuait pour elle et leur petit un coin de paille, un de ces lits en bois, où désormais elles allaient vivre.

Il y en avait tant ! Il y en avait trop pour que les gendarmes, débordés par la tâche, prennent des égards pour elle, tiennent compte des plaintes et des réclamations. On les entassait, on les fourrait comme des bêtes dans les granges – sans pitié.

Epuisés, étourdis, ils s’affalaient sur leur couche. Déjà les petits s’agitaient dans la paille réclamant les soins les plus élémentaires. Les mères découragées les laissaient crier, impuissantes, ne disposant d’aucun moyen pour les secourir.

 

Quelques femmes restaient obstinément dehors, refusant de se joindre à ce troupeau humain – demandant des conditions spéciales pour elles ou leur petit, malade ! (Le soir, elles rentraient comme les autres vaincues).

(Les baraques comprenaient de chaque côté le long des murs une sorte de lits de camps en bois, superposés, ou les lits des paillasses en paille. Passage rayé et illisible).

L’atmosphère qui régnait dans le camp le premier jour (…)

(C’était une pagaille

Dans les baraques des enfants allaient et venaient, criaient pleuraient cherchant leur place et leurs affaires.

Les femmes, anéanties, essayaient de s’installer dans cette pagaille où elles devaient s’organiser ; grondaient les enfants

Malgré la fatigue)

Chacune essayait de s’installer, et ce n’était pas chose facile ! C’est à peine si l’on pouvait encore pénétrer dans les baraques. 

Il y avait les femmes, les enfants et leurs bagages !

Prises au dépourvu un matin chez elles, les femmes avaient eu les réactions les plus diverses.

Quelques unes arrivèrent sans un paquet, les enfants à peine vêtus, ou même en pyjama, les cheveux en désordre, les vêtements déchirés.

D’autres, trop bien habillées pour vivre au camp avaient pris l’indispensable pour elles et leurs enfants.

Venaient enfin celles qui en quelques instants avaient réussi à réunir 2 ou 3 valises, des baluchons énormes qu’elles pouvaient à peine porter et que des pauvres gosses traînaient péniblement. Elles avaient saisi tout ce qu’elles possédaient. On trouvait les articles les plus divers : ustensiles de toilette, de cuisine ; casseroles, poêles ; épicerie, boîtes de conserves ; vêtements ; couvertures, argenterie, etc – le tout précipité dans une housse d’édredon !

(Tout traînait par terre, sur la paille chaque objet évoquait une maison. Un foyer.)

Entassés les uns sur les autres ils défaisaient leurs valises pour trouver ce dont ils avaient besoin – les enfants mangeaient ce que les mères (…)

C’était un désordre inimaginable, un tableau pitoyable qui vous serrait le cœur. Tant de bébés sur la paille ! tant de mères désemparées. »

 

Le cahier s’achève sur ces mots. Mais on peut le compléter par quelques extraits des notes de Mademoiselle Blondeau qui, souvent, retranscrivent simplement la parole des enfants.

Extraits des notes

« Dire seulement la vérité sur ce que le camp de Pithiviers est réellement – est notre devoir

Notre devoir est de ne dire que la vérité

Imaginez un immense camp d’aviation.

Soir de notre arrivée

Le premier grand départ avait eu lieu ce jour même. 

Les autorités allemandes s’étaient chargées elles-mêmes de l’organisation de ce départ tant la tâche s’annonçait difficile. La séparation des mères de leurs enfants ;

Raymond zozotte – parle lentement et avec réflexion – bute sur le début d ses phrases – et souvent répète trois fois le même mot – avant de s’exprimer. 

Il n’a que trois ans, mais parle comme un petit homme. Son premier chagrin est… 

Melle (Mademoiselle)  – quand c’est fini la guerre ?

Melle – si on peut partir tout seul – sans cousine – moi je pars tout seul  

Melle – vs m’aiderez hein Melle (…)

Melle- quand c’est on va rejoindre nos mères  (…)

On été huit et je suis tout seul. On a pris mon père. Ma mère. Mes frères et ma petite sœur. Je reste seule. Je suis tout seul. Je deviens fou.

Melle faites-moi faire quelque chose

Je voudrais écrire pour m’occuper

Parce que je deviens fou, je ne supporterai jamais ça. Albert 9 ans, 8 1/2

Ah ! non je ne vais pas pleurer parce qu’on me fait une piqûre- qu’est-ce que j’aurais fait alors quand on m’a pris tous mes parents (…)

Oh ! le train !

La file de départ – et les arrivants ! (…)

il a emmené toutes nos mères

où est-ce que tu habites ?

au 66 –

oui mais quelle rue ?

ah ! pas à côté de chez vous (…)

Melle vous avez pas un peu de purée – non – pourquoi tu as faim ?

Non – j’ai 8 ans (…)

Melle demain je vous embrasserai –

Eh bien c’est ça –

Oui – oh tout de suite aussi mais demain, quand ma mère sera là – parce que ma mère aussi elle vous embrassera (…)

Melle je veux savoir quand est-ce qu’on va rejoindre nos parents. Je suis tout seul j’ai 9 ans ½ – je veux savoir. (…) »

 

Aucun de ces enfants ne reviendra d’Auschwitz où ils seront déportés en août et septembre 1942.

Dans les lettres qu’elle a adressé à sa mère, on peut encore lire :

Tu vois, si tu pries, ce n’est pas pour moi mais pour eux qu’il faut prier. C’est… c’est un cauchemar. Chaque soir je regagne ma chambre et pendant 20 minutes de marche seule, je pense que je vais retrouver ma chambre et mon lit, où je sais maintenant qu’on ne peut plus dormir. Et c’est cela qui nous prendra toutes à notre tâche. » (…)

« Maman. De loin je me demande si vous allez comprendre mes lettres – moi je deviens folle.

Ecoute il faudrait des petits joujoux n’importe quoi mais quelque chose. Si Adée pouvait qu’elle récolte tout, qu’elle cherche des baigneurs, des billes, des autos, des poupées !!

« Moi za pas d’poupée dans cette maison… »

La moindre chose – des linges pour laver les figures -… des cuvettes !! (…)

Ou encore dans une lettre datée du cinquième jour après son arrivée au camp (souligné dans le texte) :

« Cinq jours ! cinq jours de terreur – de véritable terreur !! – non – personne ne réalise – il faut être là – on ne sait pas ce que représente notre séjour – c’est terriblement dur – je crois vous avoir quittés depuis 1 mois – mais pourquoi n’avez-vous pas mis un mot dès vendredi puisque le soir de mon départ j’ai remis mon adresse à Melle Francine Blériot ? je vous en supplie – écrivez – ne vous lassez pas – et tous écrivez – que mes amis se réveillent – si vous saviez ce que je vis. Ah ! il faut être à Paris pour dire que nous en avons pour huit jours ! il faut être fou – quand ici cela n’arrête pas – tous les jours, tous les jours… où les mettre !

Je croyais qu’en téléphonant le soir même j’aurais le nécessaire deux jours après – la C.R. n’a absolument pas réagi – personne ne bouge – et ici nous sommes affolées devant une telle tâche et si peu de compréhension. Nous sommes comme des souillons – ces blouses et ces voiles qui ne peuvent être lavés ! et pas d’envoi – téléphonez ou allez-y mais franchement – secouez-les – c’est impossible de vivre ainsi.

Envoyez ce que je réclame – d’urgence s’il vous plait. Ne croyez pas aveuglément que j’arrive dans trois jours.

Qu’est-ce qui est fini ? qu’est-ce qui ne durera pas ? 

Qui sera vite de retour ? pourquoi ? qui nous remplacera ?

Il faut vraiment être fou – je suis vide – la tête vide à jamais – qu’est-ce que vivre ? souvenirs inoubliables – inoubliables.

Ah – Tante Ernestine… si vous saviez – vous ne saviez rien encore – je vous supplie de m’envoyer – une caisse s’il le faut – de tout ce qui ne peut vous servir chez vous ou Mme G. – casseroles cuillères – tout. » (…)

Témoignage inédit d’Hélène Mouchard-Zay, Présidente du CERCIL (Centre d’étude et de recherche sur les camps d’internement du Loiret et la déportation juive – Musée Mémorial des Enfants du Vel d’Hiv à Orléans) sur le camp d’internement de Pithiviers où plusieurs milliers d’enfants juifs furent internés pendant l’été 1942 avant d’être déportés ; et sur l’assistante sociale, Marie-Louise Blonbeau. © Jean-Michel Plouchard

à suivre…

 

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