L’improbable réalité de l’étang (cartes postales de Cancerland 1)

Posted on 26 août 2013

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Allons donc savoir pourquoi j’ai remplacé « étant » par « étang » ? Le 14 juillet avec ses flonflons ronronnants de Marseillaises, et autres criarderies est passé depuis que la lurette est belle (et il faudra que je parle de cette lurette un jour). Nous sommes fin août, et les aoûtants se portent bien mieux que les orangs.

Aoûtants qui d’ailleurs se complaisent à faire crever leurs frères outans, en bousillant leurs arbres pour les remplacer par des palmiers à huile dans laquelle ils vautrent leur cholestérol histoire de trouer la sécurité sociale, tout en remplissant les porte-monnaies des fabricants de médicaments, ou de toute autre cochonceté.

Quand c’est qu’il fait des phrases si longues, c’est qu’il est de mauvais poil, le Jean-Mi. Qu’elle dit ma chatte.

« Ouais, et il ressemble à un hérisson mal rasé. » Qu’elle ajoute la cigale.

Et que moi j’ai envie de les envoyer paître, les deux bestioles philosophantes – quand elles ne ronflent pas.

Et bien oui ! Suis de mauvais poil ! Et je le suis simplement parce que je sors de Cancerland, comme j’en sors chaque jour depuis près d’un mois.

Et quoi que tu vas foutre chez Disney ?

C’est ça ! Fiche-toi de ma tronche ! Si tu as plus de trois ans d’âge mental (ou cérébral, c’est au choix du boucher, du charcutier ou du médecin), il n’y a rien d’amusant à Disneyland.

Jurassicpark, à la rigueur, lorsque de méchants dinosaures bouffent des crétins de bipèdes, c’est vaguement drôle.

Mais quand tu sors de Cancerland, c’est la poilade assurée.

Et tiens, Cancerland, ce n’est même pas de mon invention, c’est de ma femme qui y a pris un abonnement pour cause de cancer du sein. Même que ça la fait marrer de dire « Bienvenue à Cancerland » lorsqu’on l’accompagne à l’Institut Curie.

Et je vous en livre une autre qui nous fait bien rire. « Nos politiciens à deux balles (avec ou sans le trou) nous polémiquent contre le port du foulard dans les lieux publics. Qu’ils imaginent Cancerland sans le foulard. Ils n’y verront que des femmes chauves ». (Mais là, c’est moi qui en ajoute une couche de gauchiste atavique).

Bien oui, c’est sacrément amusant Cancerland. Si drôle qu’on en redemande tous les jours, et comme l’on n’a pas le choix…

Bref, ce sont juste des plaisanteries entre nous. Et à deux balles aussi. D’ailleurs, en écrivant cela, j’ai Le Monde ouvert sur mon ordinateur, où je peux lire « Syrie : l’indignation ne suffit pas », avec une jolie photo sur laquelle on voit deux mômes crevés, avec un numéro collé sur la tête, juste pour nous rappeler que ce sont les arabes qui ont inventé le zéro (et si quelqu’un sait qui sont les arabes, il doit s’appeler Charles Martel).

Bref (mais non, parce que je suis déjà long et que j’en ai perdu mon latin de messe), je ne sais pas si l’indignation suffit ou non, en Syrie ou ailleurs.

syrie01lemonde

Et pardon ce n’est plus Jean Michel qui écrit ici, ni sa chatte (qui est aussi la mienne), c’est moi, la petite marrante qui a décidé que notre lieu de villégiature d’août 2013 serait Cancerland. 

Je fais une petite incursion pour raconter à deux voix, vous l’avez compris, celle de Jean-Mi et la mienne, l’univers dans lequel nous sommes soudain propulsés. 

Si c’est en moi que le crabe a décrété de s’installer, c’est toutefois une exploration commune que nous faisons d’un monde réel, celui de la maladie, des opérations, des pansements… mais irréel aussi, en ce sens que la mort plane, sans être palpable. 

Car quand on rentre à Cancerland, ce qui frappe, c’est la gravité des vivants, malades ou accompagnants.

Les morts – bien sûr on les voit pas mais, c’est pourtant le dénominateur commun à tous, à Cancerland. 

Nous faisons un drôle de voyage mon amoureux et moi, un de plus parmi tous les continents que nous avons visités, mais celui-ci nous plonge dans un étrange dépaysement. 

Nos mains comme point d’ancrage, et notre chatte comme commère associée!

Ca y est, qu’elle dit la chatte, ils vont nous faire suer à une voix à deux maintenant, z’ont qu’à aller se taper un canon.

La ferme, bestiole, tu me passes la cigale.

Non, elle pionce !

Cancerland, tiens, c’est étrange, mais j’avais écrit Cancerlande. Et il est drôle ce féminin. Et elle est drôle cette expression, parce que s’il y a des hommes à Cancerland, c’est surtout des femmes que l’on traite. Et elle est d’un drôle aussi cette expression…

Moi la petite marrante c’est vers d’autres observations de Cancerland que se portent mes préoccupations. Il y a certains espaces  où se déroulent mes soins, sans Jean-Mi ; il y a les infirmières qui ne cessent de m’émerveiller ; il y a mon protocole… Et il y a Jean Mi que je retrouve après, livide et décomposé dans le hall d’accueil. 

Deux expériences dans un même lieu qui se rejoignent. Je croise les mêmes malades que lui. Mais je suis dans une urgence si différente de la sienne pour qu’il y ait trop de place à la compassion envers les autres. Juste l’envie de hurler, avant celle de pleurer, quand passent des enfants…

C’est bien ce que j’avais dit ! Qu’elle insiste la chatte. Et la cigale pionce toujours.

Hall d’accueil, ça aussi c’est une drôle d’expression. Tu te retrouves dans un hall, certes. Mais s’il faut dire sa pensée jusqu’au fond, tu te trouves plutôt dans une usine où tu ne sais même plus ce que le mourir veut dire.

Un exemple, parmi d’autres. Une femme récemment opérée, de je ne sais quoi, mais couturée de partout, s’assied à côté de moi un matin.

Rien que de l’ordinaire à Cancerland. Mais j’en tourne de l’oeil. Restons zen ? Puis arrive la responsable des finances pour lui dire qu’il lui manque un papier administratif pour se faire rembourser de ses soins, et c’est elle qui manque de tomber… Puis, cette fois c’est un homme tuyauté sur tout le visage, puis…

Et moi la petite marrante, je ne vous dis pas comment je l’ai retrouvé ce jour-là après mon soin, ni livide, ni décomposé, quelque chose entre le vert et le gris !

T’as un truc contre les militaires ? Qu’elle demande la chatte. Et la cigale pionce encore.

Et nous revenons en taxi, mais le taxi n’a pas la bonne attestation pour se faire rembourser de la sécurité sociale. Et « vas te faire foutre ducon ! » Que j’ai envie de lui dire, mais que je ne dis pas.

Et… durant mon attente, je ne sais pas ce qui s’est passé…

Ca y est je pleure. Qu’elle dit la chatte.

Et pendant son attente j’apprenais avec mes copines infirmières la technique du macramé… mais ne lui dites surtout pas !

« C’est quoi que le malcramé ? » Qu’elle demande la cigale enfin réveillée.

Bon, pour la révolution, on attendra un peu que le monde se réveille, qu’il dit le neveu.

Quant à la différence entre l’étant et l’étang, nous vous en parlerons dans une autre carte postale de Cancerland.

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