Allons voir si la rose… (cartes postales de Cancerland 11)

Posted on 9 septembre 2013

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lgjmp72

« Le paradoxe de la solitude est que, justement, elle ne se partage pas, alors que le plus souvent, le seul désir du solitaire est de partager. » Qu’elle dit la cigale philosophante.

Ma petite marrante vous a parlé des couleurs que je prends lorsque je la retrouve à Cancerland, et de celles que j’ai depuis qu’elle est sortie (chic alors, on y retourne demain), et en effet, elles doivent passer de la lividité au vert de gris (qui ne me sied pas du tout) en passant par le rouge d’un drapeau coco non mélaniné.

Mais ce qu’elle ne connaît pas, c’est l’état de décomposition dans lequel je me trouve lorsqu’il faut aller la rejoindre à Cancerland, et celui pire encore lorsque j’en sors. N’ayant pas de miroir de poche, je ne peux le décrire, mais pour faire joli, je dirais que cela doit ressembler à du Jackson Pollock.

Bref, imaginez un mec pris entre une envie de gerber et celle de chialer comme un môme, coincé dans un bus bondé. En gros, il doit ressembler aux couleurs de son hématome.

Je vous donne un exemple. Mon métier (si on peut appeler ça un « métier ») de réalisateur et de photographe, et peut-être aussi ma simple petite personne, font que j’ai toujours les yeux et les oreilles ouverts, à voir et à entendre, même parfois ce que l’on ne devrait ni voir ni entendre.

Bref, l’autre jour dans le bus, c’était jour des vieux, et ce n’est pas pour dire – mais si quand même – un troupeau de vieux dans un bus bondé, ça pue ! Bon, vous me direz que je suis marqué par Cancerland et son odeur de mort. Et certes, je dois l’être un peu, parce que c’est la première fois de ma vie que je prends souvent trois douches dans la journée. Une le matin, une en rentrant, suivie la plupart du temps d’une autre parce que j’ai l’impression que cette odeur m’imprègne.

Mais peu importe, un troupeau de vieux dans un bus bondé, bien oui, ça pue. Ils ont beau, ou belle, se parfumer à la violette ou au jasmin, le vieux pue le vieux ! Ceci-dit, un troupeau de qui que ce soit dans un bus bondé, ça pue aussi le qui que ce soit. Et un troupeau de moi avec toutes mes couleurs, ça pue aussi le moi avec toutes… Mais c’est plus difficile à reproduire.

(J’écris ça pour faire plaisir à ma petite marrante, parce qu’elle m’a dit « Non ! on ne dit pas qu’un troupeau de vieux, ça pue ! Comment veux-tu que je fasse lire ça à mes copines ? » Et d’ailleurs, je ne sais toujours pas pourquoi je fais une fixation sur les odeurs, mais nous y reviendrons.)

Bref, un troupeau de vieux qui… dans le bus, et moi totalement laminé, qui m’assied à côté d’une jolie trentenaire – et je jure que je ne l’ai pas fait exprès, et que je n’ai pas regardé ses jolis seins, mais que c’était la seule place inoccupée – et d’un môme à moitié dormant accompagné de sa grand-mère.

Il s’appelle Maxime, le môme, et sa grand-mère l’amène chez le coiffeur où il ne veut strictement pas aller. Mais la grand-mère qui cause, qui cause… que je vais finir par connaître toute la vie du Maxime, de sa famille, et mêmes des environs… alors que je dois prendre une couleur (et une odeur) de chocolat qui fond, et que c’est dégueulasse, le chocolat, que je n’aime pas le chocolat et encore moins quand il fond…

Je ne sais pas si vous imaginez à quel point je fais tache – et je ne sais si c’est de chocolat ou de sang.

Puis le retour. Fantastique ce retour ! C’est la première fois que je viens de voir en direct les vingt et quelques centimètres de plaie de ma petite marrante ; que, si nous avions été au rez-de-chaussée, je m’en serais jeté par la fenêtre ; je prends la seule place libre du bus et m’assied à côté d’une femme qui me cause, me cause, et que pourquoi les gens font-ils la gueule, que les gens sont tristes, que c’est morne Paris au mois d’août, que…

Et que j’ai envie de lui dire que… et que rien ne sort… Tiens, elle en vient même à me parler d’une histoire de caviar à 35 euros, que je n’en ai rien à foutre du caviar, et que ce n’est même pas bon, que ça me donne envie de gerber encore plus les oeufs de poisson, mais que rien ne sort…

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« Moi c’est parce qu’un jour dans un bus bondé je me suis assise à côté d’une petite vieille toute ratatinée qui sentait merveilleusement l’eau de rose, que depuis tous mes produits de beauté ou d’hygiène sont à la rose (véridique).

Aussi quand je suis arrivée dans ma chambre à Cancerland, j’ai aussitôt aspergé les sanitaires d’eau de Cologne à la rose. Il est vrai que même extrêmement propres, il y flottait l’odeur de… quoi au juste… de mort, du cancer de mon prédécesseur. 

Une aide soignante m’a parlé des différentes odeurs auxquelles le personnel est confronté. Celle de l’hygiène corporelle de certains patients, qu’il fallait se mettre à deux pour les accompagner à la douche. Celles du cancer, différentes selon l’endroit du corps qu’il a ciblé pour se loger et faire passer des individus sains au statut de malade.

Et toutes les autres… Je vous passe les détails !

Mais de celle de la rose jamais, jusqu’à la petite marrante…

On a les petits plaisirs qu’on peut, même avec un non-sein.

Merci à la petite vieille du bus 76 qui tant d’années après a laissé traîner sa fragrance jusqu’à Cancerland. »

Merdre alors, peuvent pas penser à la révolution ! Qu’ils disent la chatte et le neveu.

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