Jour de grève (cartes postales de Cancerland 23)

Posted on 21 septembre 2013

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J’ai fait grève de Canceland avant-hier. Bien oui, après le coup de la couette et qu’elle ait avoué que ma bouffe est immonde – mais ça, comme même ma chatte me l’a dit, je le sais – et puis deux fois Cancerland dans la même journée l’autre jour, ça fait quand même un peu beaucoup. Et ce n’est pas son 100% – qui n’en est pas un d’ailleurs, parce qu’il a fallu que j’ajoute 5,76 euros pour ses compresses et combler le trou de la sécu, mais on en reparlera de cette sécurité qui est sociale je ne sais pas comment… Bref, ce n’est pas son 100% qui va nous faire vivre, ni pôle emploi d’ailleurs, que je ne fréquente même plus depuis que les cadres s’y suicident et que je préfère un suicide par cancer qu’un suicide par suicide. Ou tiens, un suicide par si-rose du bras droit.

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C’est donc encore son fiston qui l’a accompagné, ma petite marrante. Mais il faut quand même que je vous raconte encore quelques petites anecdotes de Cancerland. Ce ne sont que des anecdotes, mais elles traduisent un certain état. Tiens, par exemple, depuis près de deux mois que l’on y va quotidiennement, tout le personnel nous connaît, même plus besoin de dire son nom à l’accueil, mais passons. Je voulais juste dire que – sauf la cave à vin – j’en connais tous les coins et recoins de Cancerland, mais quand tu y arrives, c’est parfois le désarrois, et souvent même quand tu le fréquentes régulièrement.

L’autre jour, une dame arrive avec son frère, je pense, tant ils se ressemblaient, dans la salle d’attente des consultations (il y a plein de salles d’attente un peu partout, mais à chaque fois j’y vais de ma claustrophobie). Et en larmes qu’elle arrive la dame, dans un état que, je ne sais trop comment dire, mais totalement paniquée, comme si elle débarquait d’une autre planète sans savoir du tout où on la débarque. Et, l’attente étant parfois longue, elle se met à lire à voix haute et en pleurant ses comptes rendus d’opération, et qu’au bout d’une heure, tout le monde connait la taille, le nombre, la couleur, la gravité…

Tout le monde se tait, comprend, ou est dans son univers personnel, mais il y a quelque chose de commun. Et cette dame va voir son médecin qui est censé lui commenter ce compte rendu, et, sans doute pire, ses suites. Et comment va-t-il s’y prendre ce ou cette médecin ?

Bon, je sors fumer une clope, et un couple sort aussi avec un enfant. Ils sont jeunes, la trentaine, et la gosse pas plus de trois ans. Le père est devant avec l’enfant dans ses bras, la petite semble sereine, la mère quelques pas derrière, et elle pleure. Que leur a annoncé le ou la médecin ?

Je rentre, un fils est venu rejoindre sa mère à Cancerland, et je ne sais comment ils se sont retrouvés, parce qu’il y a deux entrées à Cancerland, que la mère est entrée par l’une, le fils par l’autre, et que pendant une heure (le fils plus paniqué que la mère), ils débattent de comment et par où ils vont sortir. Le débat est un peu virulent, pas signe de méchanceté, juste signe de panique, et je n’ose pas le leur expliquer qu’il y a deux sorties et qu’il faut choisir, les pieds devant, ou… Bon, c’était juste une carabistouille dans ma tête.

« Dans les moments dramatiques de notre vie, il y a toujours des épisodes hilarants. Vous savez, le fou-rire irrépressible à un enterrement ! 

Moi un rien me fait marrer (vous vous souvenez du gaz hilarant…) mais à Cancerland je n’y trouve pas beaucoup d’occasions quand j’attends d’être appelée pour mes soins. Les enfants me transforment en fontaine, les couples de tous âges (et on devine vite qui est le malade des deux) me serrent la gorge, et pour les personnes seules je tombe direct dans l’empathie. Égoïstement ça à un avantage, c’est que je suis trop absorbée par ces émotions (et par la main de JeanMi dans la mienne) pour penser aux soins qui m’attendent quand ce sera mon tour…

Et à ce moment là il y a le réconfort des infirmières, leur souci de ne pas faire mal ou leurs petites techniques pour détourner mon attention. Je n’y suis pas dupe mais je joue le jeu et elles savent que je les aide à ma manière.

Donc finalement ce n’est pas l’accompagnée qui est le ou la plus mal lotie à ce moment là mais l’accompagnant (suivez mon regard), qui dans la salle d’attente de Cancerland, doit chercher tous les dérivatifs à son imagination pour ne pas penser à ce qui se passe derrière les portes des infirmières ! »

Je me pose quand même la question des fois, si elle n’a pas le cancer du cerveau aussi, ma petite marrante, quand elle me dit ça – et ça me fait flipper encore plus ; parce que si mon imagination trotte ou clopine parfois, c’est simplement parce que je la vois elle, et que je vois tous ces malades, toutes ces souffrances, ou simplement ces désarrois dont je parlais, et que moi… Et bien moi, ça va, en dehors de ma si-rose du genou gauche – mais on ne va pas parler poilitique aujourd’hui – tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles – m’enfin, lorsqu’elle nous laisse dormir,ma petite marrante, ma chatte et moi.

Tiens, tout à l’heure pendant l’attente des soins, Martine, son infirmière à dreadlocks (traduisez par nattes rasta) est venue nous parler avant sa pause clope à elle, et s’inquiéter de nous alors qu’elle nous voit chaque jour. Mais là, c’était hors soins, juste pour parler de tout ce bazar qui nous arrive (enfin, qui lui arrive). Et alors que ma petite marrante lui disait qu’elle en avait ras le bol de ce bazar, moi, j’essayais de dire que j’étais inquiet qu’il dure depuis si longtemps.

Comme elle dit, ma petite marrante, il y a parfois un monde entre l’intérieur, celui des soins, et de ceux que la maladie touche, et celui de ceux qui sont là, simplement à côté. Et l’à côté veut dire ce qu’il dit, l’extérieur un peu, même si…

Dis Tonton, c’est pour quand la révolution !

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Posted in: Cancerland