J’ai mal au koala (cartes postales de Cancerland 37)

Posted on 4 octobre 2013

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Un quart de la population des koalas australiens a été décimé pendant la canicule de 2009. Sur un total d’environ 10 millions de bestioles en 1788, il n’en subsisterait pas plus de 43000 aujourd’hui et ceux-ci sont menacés d’extinction du fait du réchauffement climatique en général et du développement bipédique en particulier. Mais…

Et au printemps dernier, on autorisait l’abattage de 24 des 250 loups, vivant tant bien que mal en France, sous prétexte qu’ils bouffent des chèvres ou des moutons ! Et s’ils bouffaient les bipèdes qui élèvent les moutons et les brebis. Mais non… Ca ne se bouffe pas le bipède, sauf par d’autres bipèdes… Et puis lorsque l’on tue un loup, on appelle ça « prélèvement », alors que lorsque l’on tue un bipède, on appelle ça meurtre…

Et pis c’est dégueulasse la viande de bipède. Qu’elle dit ma chatte.

Bon, revenons à notre sujet.

Depuis que nous fréquentons Cancerland, il n’y a aucun doute, on finit par s’habituer à tout. Tiens, le vieux monsieur dragueur dont ma petite marrante parlait l’autre jour et dont le pansement ne lui paraissait pas si important, mais à moi si quand même, et bien son pansement lui prend tout le front maintenant.

L’autre jour à Cancerland, une dame s’est assise à côté de moi avec un énorme pansement sur la gorge et je ne vous raconte pas ce que j’ai imaginé. Mais ce n’est rien à côté de ce que j’aurais pu imaginer il y a deux mois. Et je suis sorti (presque) tranquillement fumer ma clope en dépit de son cancer de la gorge ; elle est sortie peu après, et nous nous sommes retrouvés côte à côte dehors, moi fumant et elle avec sa plaie à la gorge. Nous n’avons rien dit, il n’y avait rien à dire tant elle était ailleurs, tant nous étions ailleurs et pourtant à un mètre l’un de l’autre… Il y a deux mois, je n’aurais pas pu rester à côté d’elle… On s’habitue… Même de voir les enfants !

L’autre jour encore, le hall d’accueil (et d’attente) était plein (ça aide peut-être à s’habituer), et nous nous sommes installés du côté du passage en attendant les soins de ma petite marrante. Elle m’a dit que cela ressemble à une fourmilière lorsque l’on regarde de ce côté, alors que moi je pensais que cela ressemblait plutôt à une ruche. Mais cela ne ressemble à rien de tout ça.

Pendant les soins de ma petites marrante, une jolie quarantenaire aux seins sympathiques faisait des allers et retours entre les différents services avec une feuille de papier rose. Faut vous dire que la feuille rose, c’est signe que vous venez d’entrer à l’Institut Curie, signe que vous débarquez dans le Cancerland ; ensuite, on vous donne des feuilles jaunes. Elle vient s’assoir à côté de moi, et je me dit merde, la pauvre… Puis au fil d’une conversation téléphonique, je comprends que non, ce n’est pas elle la malade, elle est venue accompagner sa mère et attend la fin d’une consultation. La mère arrive, et en quelques temps je vois tout « le parcours de la combattante », 1er rendez-vous avec le cancérologue, prise de sang, ponction, radio, rendez-vous avec l’anesthésiste, rendez-vous pour l’opération… dans à peine trois semaines…

Ma petite marrante a dit que cela faisait ding-ding dans sa caboche, son cancer. Mais à voir cette dame, j’ai eu l’impression que cela faisait patatra ! et boom badaboom ! et la bombe atomique, elle est où !

Et moi je suis là, avec mon livre que je n’arrive pas à lire, et je me dis que j’ai l’air fin avec mon cor au petit orteil qu’est si rose…

Tiens, ce matin, nous nous sommes assis en face d’un homme dont le visage était transformé en tumeur, et ça ne m’a (presque) rien fait. C’est ma petite marrante qui a voulu changer de place… On s’habitue à tout, enfin presque. La seule chose qui me heurte encore, ce sont les cancers de l’oeil, mais peut être qu’un jour aussi…

Va vraiment falloir qu’il y trouve la cave à vin, à Cancerland. Qu’elle dit ma chatte.

Ouais, et tu crois qu’il va faire la révolution quand il sera rebou. Qu’il répond le neveu.

Et vous savez ce qu’il vous répond, le koala…

72koala

« La petite marrante ne porte pas bien son nom en ce moment.  Puisqu’on a décidé de témoigner du quotidien, quand le cancer atteint un membre d’un foyer, il convient alors aussi de parler de ces moments « sans » que traverse le malade. 

Si je relate cela ce n’est pas pour me faire plaindre, mais c’est pour dire que quelle que soit la force, l’énergie ou l’humour de la personne encrabée, il y a forcément ces moments « sans » dans son itinéraire. Parce  qu’on est prisonnier de ce corps malade, on y est dépendant et dépendant de l’autre dans le couple. Cette perte d’autonomie, de liberté d’action, moi en ce moment ça me rend dingue et mon humeur avec. Et pour rajouter à cela, il y a bien sûr les vicissitudes de la vie courante qui, pour le coup, prennent des dimensions gigantesques, parce qu’on s’en sent plus que jamais les victimes et qu’on n’est pas en état de les combattre, ou même d’avoir la possibilité de faire des choix…

La force du crabe est bien là, elle nous oblige à l’auto centrage et à la dépendance qui exclut tout les autres intérêts de la vie. Pas de quoi se marrer tous les jours. Et puis pour ceux qui vivent en couple comme nous, on se demande toujours pourquoi l’autre est si présent : de la sollicitude, de la compassion ? Ah non alors, c’est pas ça qu’on attend de son compagnon ! Et puis quand en aura-t-il marre de jouer les gardes malade ! Moi tout cela en ce moment ça me prend bien la tête.

C’est si mignon un koala…. »

Et le loup, il n’est pas mignon ? Qu’elle demande la louve.

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