L’Europe de la guerre et de la honte…

Posted on 11 octobre 2013

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Je relaie encore un texte, « Lampedusa doit être candidate au prix Nobel de la paix 2014 », publié par Fabrizio Gatti dans l’hebdomadaire italien L’Espresso et repris par Le Monde. Texte auquel je n’ai pas grand chose à ajouter, sauf si je parle encore de notre petit facho de ministre de l’intérieur (et incidemment de tout ce gouvernement de crétinsscialistes qui le soutient), mais ce serait presque une autre histoire… presque… enfin presque…

Et à lire aussi si vous avez le temps, l’article du directeur de L’Espresso (en français et en lien à la fin), Bruno Manfrellotto qui résume pourquoi signer cet appel.

Personnellement, c’est au nom des victimes de cette Europe (et du monde) de l’égoïsme et de l’indifférence (et de la crétinité qui va avec. Qu’elle ajoute ma chatte) que je l’ai signé.

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Lampedusa doit être candidate au prix Nobel de la paix 2014

Il y a exactement dix ans, en 2003, lors de journées automnales comme celles-ci, je suis parti en « infiltré » pour mon voyage dans le trafic des êtres humains. De l’Afrique à l’Europe, à travers le Sénégal, le Mali, le Niger, la Libye, l’Algérie, la Tunisie et, ensuite, l’île de Lampedusa. J’avais décidé de devenir Bilal, un faux nom, en regardant les images prises d’hélicoptère de corps qui flottaient dans la Méditerranée sur le ventre, gonflés comme des baudruches, bras ouverts vers une étreinte sans réponse. C’était un naufrage, l’un des innombrables. Devant Kerkennah, l’île mythique de la Tunisie : 41 survivants, 12 cadavres repêchés, 197 disparus. Dix années ont passé et pour des milliers d’autres personnes la vie s’est figée sur le ventre, le corps gonflé, les bras ouverts.

Au début de la semaine dernière, l’embarcation chargée de jeunes Erythréens ayant fui la dictature d’Isaïas Afewerki et d’Egyptiens fuyant la crise que traverse leur pays a échoué à cinquante mètres d’une plage de la Sicile. Les passeurs ont obligé les passagers à sauter dans l’eau à coups de fouet. Treize d’entre eux sont morts noyés.

Quelques heures plus tard, un chalutier avec cinq cents Erythréens et Somaliens a pris feu et s’est renversé à quelques centaines de mètres de l’île de Lampedusa : 155 survivants, 181 cadavres d’hommes et d’enfants remontés à la surface et récupérés, plus de 200 bloqués dans l’embarcation à quarante mètres de profondeur ou dispersés en mer. Dans ces eaux, le site Fortress Europe a dénombré 6 825 morts depuis 1994, dont 2 352 dans la seule année 2011. En prenant en compte l’ensemble de la frontière européenne, depuis les îles Canaries jusqu’à la Turquie, le bilan des victimes depuis 1988 est de 19 142.

MORTS POUR DEUX MORCEAUX DE CARTON : UN PASSEPORT

L’aspect le plus absurde est que tous ces gens sont morts pour deux morceaux de carton enserrant une poignée de pages au milieu : un passeport. C’est en voyageant sur des camions pleins à craquer dans le Sahara ou en étant détenu comme Bilal dans le camp des immigrés dits clandestins que j’ai compris quel instrument extraordinaire et diabolique peut être le passeport. Si tu as le bon, tu passes les frontières et tu appartiens au monde des rescapés. Si tu as le mauvais, tu dois te mettre entre les mains des trafiquants et tu appartiens au monde des naufragés. Mais peut-on laisser mourir des jeunes, des femmes, des enfants et leurs pères pour deux petits morceaux de carton enserrant une poignée de pages ?

Au cours de ces années, l’Union européenne a dépensé des centaines de millions d’euros pour protéger ses frontières à travers l’agence Frontex, sa police. Sur ce point, les Etats membres ont facilement trouvé un accord. Mais, en ce qui concerne l’application des conventions sur les réfugiés, le devoir d’assistance en mer souvent négligé, les normes sur l’immigration, rien ou presque n’a été dépensé. Chaque Etat est livré à lui-même.

Ainsi, l’absence totale d’un projet commun pour des dizaines de milliers d’exilés syriens, érythréens, somaliens et d’autres pays ainsi que l’ouverture manquée de corridors humanitaires sur un territoire qui s’étend des camps de détention en Libye aux camps de réfugiés en Turquie ont, paradoxalement, transformé les mafias en unique agence internationale de passeurs à même d’offrir une voie de sortie. Les hécatombes en sont la conséquence.

Tout cela n’a pas empêché l’Union européenne de recevoir le prix Nobel de la paix il y a un an. C’est pour cela que, face aux images des corps qui, encore une fois, flottent dans la mer, j’ai ressenti le besoin de rompre le silence et de proposer sur le site de L’Espresso, hebdomadaire pour lequel je travaille, une collecte de signatures afin d’attribuer le prix Nobel de la paix, dès 2014, aux milliers de rescapés et de naufragés qui, par leur fuite, ont cherché à se soustraire aux guerres.

IL M’A RÉCHAUFFÉ SANS SAVOIR QUI J’ÉTAIS

Puisque le Nobel ne peut être remis à ceux qui ont disparu en mer, je propose de l’attribuer – au nom des morts et des survivants – à la petite commune de Lampedusa et à ses habitants qui n’ont jamais cessé de ramener les corps à terre. Lampedusa n’est pas l’Etat italien qui, par une loi absurde, prévoit que les 155 survivants soient jugés. Lampedusa n’est pas non plus l’Europe mais seulement le point le plus proche de l’Afrique. Lampedusa est le premier lieu, réel et symbolique, entre nous, spectateurs, et ces hommes, femmes et enfants qui s’accrochent aux rochers pour nous demander de l’aide. Lampedusa et ses 6 000 habitants n’ont jamais, durant cette tragique décennie, perdu la raison et le sens commun qui ne fait pas de différences entre citoyens et clandestins.

Ce sens commun, je l’ai vécu dans ma chair. La nuit du 23 au 24 septembre 2005 lorsque, pour les besoins de mon enquête, je m’étais jeté à l’eau simulant d’être un clandestin. Un homme que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas m’a aperçu en mer après de longues heures. Il m’a aidé à remonter à terre et m’a étendu sur un rocher. Il a enlevé son T-shirt et a couvert ma poitrine. Je tremblais toujours. Alors, il s’est couché sur moi. C’est ainsi qu’il m’a réchauffé sans savoir qui j’étais. Il pesait lourd. J’étais sale, hirsute. Je pouvais être malade ou contagieux.

Je garde gravés dans ma mémoire sa voix et ses mots alors qu’il s’adressait à quelqu’un d’autre et que moi, je n’étais pas censé comprendre : « Et dire que ce pauvre gars, ça faisait presque cinq heures qu’il appelait à l’aide. Je l’ai entendu crier. Je croyais que c’était un des touristes qui dorment sur la plage et je lui ai même répondu « Cu c’e ? ». Mon Dieu ! pardonne-moi, il est congelé, il tremble. Courage, on t’apporte une couverture et tu te réchaufferas. » Puis, il s’est mis à genoux pour me frictionner les pieds. A la fin de mon enquête et après la sortie de mon livre, je l’ai revu. Massimo Costanza n’est pas secouriste de métier. Il est électricien, il a une femme et des enfants. C’est une personne ordinaire.

Le prix Nobel pour la paix a sa raison d’être. Sans son attribution à Aung San Suu Kyi, très peu de gens auraient connu la dictature en Birmanie C’est pourquoi il faut signer cette pétition, pour  rompre le mur du silence et faire connaître au monde entier ce qui se passe sur le front méridional de l’Union européenne. »

Fabrizio Gatti (Journaliste pour l’hebdomadaire italien « L’Espresso »)

 

Candidature au prix Nobel de la paix 2014 

La pétition pour la candidature de Lampedusa au prix Nobel de la paix 2014 est consultable sur le site : http://temi.repubblica.it/espresso-appelli/pour-une-candidature-de-lampedusa-au-prix-nobel-de-la-paix.

Entre 2003 et 2005, Fabrizio Gatti s’est infiltré dans les réseaux des migrants venant du Sahara et traversant la Méditerranée jusqu’à Lampedusa. Son enquête a provoqué en Italie une grande émotion quant aux conditions d’enfermement des migrants clandestins à Lampedusa.

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