Entre savoir et savon…

Posted on 8 mai 2014

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Lorsque que j’étais un jeune anarchiste marxiste il y a une quarantaine d’année, j’étais pris dans la mouvance « Camus, ouais, bof ! » J’avais lu L’Etranger, La Peste, et un peu de L’Homme révolté, mais d’un oeil distrait. Puis devenant petit à petit un vieil anarchiste marxiste, j’ai relu Camus un peu plus attentivement. Et…

« …les romantiques ne me persuadent pas – et surtout ils ne m’émeuvent pas – lorsqu’ils parlent de sentiments ou de situations ineffables, indicibles, infinis. Ces préfixes privatifs sont seulement les signes de leur pauvreté personnelle. Ils m’affirment que tel sentiment est indicible, ils ne me le font pas sentir. C’est en cela qu’ils sont généralement de foutus artistes, l’artiste n’étant pas celui qui dit mais celui qui fait dire. »

Extrait d’une lettre de Camus à Francis Ponge, 27 janvier 1943 © Gallimard 2013, Correspondances Albert Camus, Francis Ponge.

Celui qui fait dire ! En effet ! Et pas seulement celui qui cause, pour souvent ne rien dire !

Malheureusement, avec la médiatisation à outrance qui s’est développée depuis, la peopolisation, et la médiocratisation qui va de pair (et même de paire en triple), aujourd’hui, bien souvent, plus vous parlez pour faire du vent, plus vous trouvez de flûtes pour y répondre, et même si vous n’êtes pas romantique. Mais… ainsi va le vent !

Et toujours dans sa correspondance avec le poète Francis Ponge, Camus de dire à propos de la doctrine catholique, et d’ailleurs de toute doctrine en général :

« Dire que la doctrine a été dressée aux fins d’exploitation, c’est confondre les plans historiques. Car il est certain qu’elle a été utilisée pour l’exploitation.

Mais c’est le sort de toute doctrine que d’être finalement utilisée par l’injustice, puisque c’est le sort de l’injustice de faire arme de tout et de ne jamais regarder aux moyens. »

Extraits d’une lettre de Camus à Francis Ponge, 23 septembre 1943 © Gallimard 2013, Correspondances Albert Camus, Francis Ponge

Ouais, et c’est pas Francis Ponge qui, dans Le Parti pris des choses, faisait une analogie entre savon, pierre et savoir ? Qu’elle dit ma chatte. Et quand le savon a fini de le dire, il n’existe plus…

72jmpsavon

« Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile…
Plus il les rend complaisantes, souples,
liantes, ductiles, plus il bave, plus
sa rage devient volumineuse et nacrée…

Pierre magique !
Plus il forme avec l’air et l’eau
des grappes explosives de raisins
parfumés…
L’eau, l’air et le savon
se chevauchent, jouent
à saute-mouton, forment des
combinaisons moins chimiques que
physiques, gymnastiques, acrobatiques…
Rhétoriques ?

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.

Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.

Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d’oeil plutôt que d’être roulée par les eaux.

Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l’y agacer avec la dose d’eau convenable, afin d’obtenir d’elle une réaction volumineuse et nacrée…

Qu’on l’y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d’oeil.

Elle fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.

Il n’est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l’y maintenir en l’agaçant avec la dose d’eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l’air, gobe l’eau tout autour de vos doigts.

Bien qu’il repose d’abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l’eau, à abuser de l’eau dans ses moindres détails.

Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d’où nous sortons d’ailleurs les mains plus pures qu’avant le commencement de cet exercice.

Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée.
Elle a une sorte de dignité particulière.
Loin de prendre plaisir (ou du moins de passer son temps) à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts : y fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.

Va savoir en effet, ou va savons… »

Francis Ponge, Le Savon

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